La tache d’André Minangoy

Le nez froncé et les yeux plissés pour mieux apprécier cette tache de béton blanc à fleur d’eau entre Nice et Antibes, j’interroge mon collègue -Philip. Je venais d’arriver sur la Côte d’Azur, il y avait peu de chances que je connaisse Marina Baie-des-Anges. « Un complexe touristique attenant à un port de plaisance, construit en 1969 à Villeneuve-Loubet et classé Patrimoine Architectural du XXe siècle en 2001 » m’a précisé Philip. Ah.

IMG_5769

Il faut dire qu’on la voit de loin, cette tache, même depuis l’avion avant d’atterrir. On ne peut pas la louper, cette tache, ou plutôt ces quatre taches puisqu’il s’agit d’un ensemble de quatre immeubles : l’Amiral, le Baronnet, le Commodore et le Ducal. Imaginez à peu près 6 000 appartements regroupés dans des bâtiments de 17 à 21 étages, encerclant un port de 600 places, un centre de thalassothérapies avec piscine, des commerces, restaurants et résidences hôtelières. Oppressant, vous dites ? « A l’échelle de la mer, rien n’est monstrueux » se défendait son architecte André Minangoy.

IMG_2409

Marina Baie-des-Anges dénote dans son environnement, c’est évident. Elle est comme un mur qui se dresse entre la terre et la mer, ou plus précisément entre le rivage et la voie ferrée. Elle vous toise. Tant et si bien que vous avez envie de la toiser aussi, de la dédaigner, de l’ignorer. Et puis viennent les journées de spleen, où le bleu de la mer ne suffit plus à vous inspirer. Alors, vous serez prêt à vous immerger dans les entrailles de ce monstre.

IMG_5977

J’ai laissé ma voiture à l’entrée de la Marina. On était hors saison mais il faisait beau. Tout était calme. Je me suis engagée par la Promenade du bord de mer, comme pour me laisser une porte de secours si ce titan m’effrayait trop. Dans l’ombre de ces géants, j’étais bien peu de chose. Et pourtant, plus j’avançais, plus j’étais émerveillée.

IMG_6001

Le complexe architectural était bel et bien travaillé : les lignes répétitives alternaient avec les courbes et les points de fuite… des vagues en somme, chargées d’écume blanche qui s’écroulaient à deux pas du rivage sans fin. Certains m’avaient dit que l’architecte s’était inspiré des voiles des bateaux que la marina encerclait, ou encore des ailerons des inoffensifs requins locaux qui ont laissé leur nom à cette baie -les anges de mer ocellés. Je pouvais le concevoir aussi. C’était une oeuvre de biomimétisme architectural, où la nature avait servi de muse à Minangoy. Plus poétique, déjà.

IMG_5950

J’avançais toujours et arrivais au port intérieur. Une forêt de mats de bateaux m’attendait au garde-à-vous, titubant au vent dans un clapotement d’eau incessant et un murmure de haubans. Mon regard plongeait entre les voiliers et bientôt se posait sur une image inattendue : tel un miroir, Marina Baie-des-Anges imprimait son reflet illuminé sur l’eau, l’étirant avec grâce dans une palette inépuisable de tonalités. Rêveuse, j’y retrouvais un peu les montres molles et ondulantes de Dali. Le temps coulait et je restais là.

IMG_2461

Mon regard allait et venait des immeubles à la mer, comme pour chercher d’où venait l’écho. Etait-ce la mer qui se jouait de la Marina ou la Marina qui jouait avec elle ? Mon imagination titillée se débridait. Rassurée, j’entrais dans les jardins qui séparaient les immeubles. J’observais les balcons tournés vers le soleil et la mer. Que de monde, l’été, devait s’y dorer le minois ! Pourtant, là, je me sentais comme Alice au Pays des Merveilles, seule à arpenter les allées de ces labyrinthes en cherchant quelles issues m’attendaient.

IMG_2467

Finalement, cette Marina c’est un peu ça : une création étrangère qui vous effraie au premier abord, mais dont l’audace et la personnalité vous ensorcellent quand vous y regardez de plus près. Elle se dévoile peu à peu et j’y serais bien restée si la lumière de l’hiver n’était pas si pressée de s’éteindre. En quittant les lieux, je remarquais quelques murs bariolés, des passants à vélo ou à pied faisant leur tour de garde ou assistant au ballet des fidèles marins. Je quittais cette scène de théâtre à regret.

Depuis, j’y suis retournée, surtout quand j’ai besoin de me ressourcer. Il se dégage de ce lieu une énergie incroyable. Tout semble plus intense à Marina Baie-des-Anges que dans les traditionnels villages provençaux, même si je les trouve plus charmants ou plus beaux : les couleurs sont plus vives, les bruits de la fourmilière plus intenses, les embruns plus parfumés, les températures plus contrastées. Je ne me lasse pas de sentir vibrer cette construction gigantesque et pourtant parmi les plus contestées.

J’ai si bien apprivoisé cette tache blanche que ne plus la voir me manquerait et entendre les touristes pour lesquels elle a été pensée la railler m’écorche les oreilles. Qui ose encore s’offusquer de la Tour Eiffel d’acier dans son environnement de pierre Haussmannien ? Pourtant, ses partisans étaient inexistants au siècle dernier. Marina Baie-des-Anges relève du même acabit. Rebelle, moderne et avant-gardiste, mais si bien ancrée que je ne conçois plus qu’elle puisse être enlevée. C’est comme une tache de naissance : elle fait partie du paysage et s’en distingue en même temps. Un beau reste d’écume sur un littoral amoureux de la mer.

Publicités

Laissez un commentaire !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s